Est-ce qu’on apprend le piano comme un robot ?


Et si le problème n’était pas de trouver la bonne méthode, mais de comprendre ce que l’on cherche réellement à faire en jouant du piano ? 

Réseaux sociaux : illusion du résultat et de la « bonne » méthode


Aujourd’hui, on a la chance d’avoir accès à une quantité énorme d’informations sur quasiment n’importe quel sujet grâce à Internet et aux réseaux sociaux.

Le but ici n’est pas de faire la critique des réseaux sociaux. Comme tout outil, je ne vous apprends rien si je dis qu’il peut être bon comme mauvais, en fonction de l’usage qu’on en fait. J’y trouve moi-même plein d’avantages.

Mais en tant que pianiste et enseignant, je remarque aussi certains aspects négatifs qui peuvent être révélateurs de certains blocages au piano et notamment d’un biais cognitif particulier : l’illusion d’apprentissage.

Ce que l’on voit… et ce que l’on ne voit pas

Sur les réseaux sociaux, on voit principalement des résultats : quelqu’un joue très bien un morceau, explique une notion en quelques minutes, montre un exercice qui semble résoudre un problème technique, ou présente une méthode qui paraît immédiatement évidente.

On ne voit pas les heures où ça ne fonctionne pas. Les hésitations. Les erreurs. Les moments où l’on ne comprend pas. Les changements de méthode. Les choses que l’on abandonne pour y revenir plus tard. Et surtout, on ne voit pas le temps nécessaire pour que tout cela devienne réellement maîtrisé.

Ce n’est pas nécessairement un défaut de la vidéo. C’est simplement une conséquence de son format : pour être claire et utile, elle doit sélectionner et organiser une partie de la réalité.

L’illusion d’apprentissage

Le problème apparaît lorsque l’on oublie cette sélection et que l’on prend le résultat présenté à l’écran pour une représentation fidèle du processus d’apprentissage.

Cela peut donner l’impression que les choses sont beaucoup plus simples et beaucoup plus rapides qu’elles ne le sont réellement.

Car apprendre à jouer ne consiste pas seulement à accumuler des connaissances. Il faut aussi découvrir comment soi-même, on comprend, mémorise, coordonne, écoute et finit par maîtriser ce que l’on joue.

C’est un processus nécessairement plus long et plus personnel que ce que peut laisser penser une vidéo de quelques minutes.

À la recherche de la « bonne méthode »

Pourtant, nous sommes naturellement attirés par les résultats.

On voudrait connaître les bonnes étapes, les bons exercices, la bonne technique, et les appliquer dans le bon ordre pour parvenir au résultat attendu, « sans réfléchir ».

Alors, si on avait « la bonne méthode », celle qu’on recherche à chaque vidéo supplémentaire, et qu’on l’appliquait sans réfléchir, comme un robot, est-ce que vraiment, on atteindrait plus rapidement nos objectifs et l’on progresserait plus efficacement ?

Pour cela, je vous propose de ré-interroger plusieurs idées reçues sur l’apprentissage du piano et sur ce que cela implique réellement.

Ambition ou loisir : plaisir VS discipline ?


Faut-il choisir entre ambition et plaisir ?

Lorsqu’on commence le piano, on peut avoir des objectifs très différents. Certains veulent simplement jouer quelques morceaux pour leur plaisir. D’autres veulent aller beaucoup plus loin, improviser, composer, jouer du jazz ou atteindre un niveau technique important.

On pourrait penser que le choix entre une ambition importante, à laquelle s’ajoutent souvent rigueur et discipline, voire une certaine pression, et une pratique plus modeste, détermine en grande partie le plaisir que l’on prendra au piano.

Je ne le crois pas.

Découper en petites étapes 

Tout d’abord, un rappel essentiel : quel que soit l’objectif, il faut le décomposer en étapes plus petites.

C’est même une règle assez évidente de toute méthode de travail : pour parvenir à un résultat complexe, on commence par traiter séparément les difficultés qui le composent. Descartes en fait déjà un principe dans le Discours de la méthode.

Mais cette manière de raisonner laisse quelque chose de côté : le désir.

Discipline VS Plaisir : deux conceptions erronées

On parle souvent de discipline lorsque quelqu’un n’arrive pas à atteindre son objectif. Il ne travaillerait pas assez. Il manquerait de régularité. Il faudrait simplement être plus sérieux.

À l’inverse, face à cette pression, certains finissent par prendre le parti opposé : ne plus avoir d’objectif, ne plus se contraindre, et jouer uniquement « pour le plaisir ».

On retrouve alors deux conceptions assez opposées du piano : d’un côté, le travail sérieux, discipliné, orienté vers un résultat ; de l’autre, le plaisir immédiat, débarrassé autant que possible de toute contrainte.

Mais le problème est que ces deux conceptions peuvent finir par se contredire.

Le plaisir sans aucune contrainte peut devenir frustrant, parce que pour jouer quelque chose que l’on aime, il faut bien construire certaines capacités. Et la discipline sans plaisir peut devenir tout aussi frustrante, parce qu’elle finit par nous éloigner de ce qui nous avait donné envie de jouer.

Ce qui nous motive réellement (pas si simple)

La solution n’est pas non plus, à mon sens, dans un simple équilibre entre plaisir et discipline. Elle est plutôt de savoir ce qui nous motive.

Car si le désir est réellement à l’origine de notre pratique, il ne détermine pas seulement ce que nous voulons obtenir. Il peut aussi déterminer la manière dont nous allons chercher à y parvenir.

Comprendre que les moyens dépendent de la fin, et que plus la fin est précise, plus les moyens peuvent être efficaces, est à la fois une compréhension lumineuse que j’ai eue, et une difficulté supplémentaire, mais qui ne concerne plus désormais la technique pianistique seule.

Le lien entre le désir et la technique : homme ou robot ?


Performance & Expression : pourquoi jouer au piano ?


La recherche in(dé)fini du progrès

« Progresser » est probablement l’un des pires objectifs que l’on puisse se donner au piano.

Je suis un peu ingrat et injuste car le désir de progresser a longtemps été un moteur très important pour moi, et c’est en le suivant que j’ai compris comment justement éviter ses écueils. 

Pourquoi alors est-ce un si mauvais objectif ? Ça va paraître trop simple comme explication, mais parce que progresser ne désigne rien de précis.

Le problème n’est pas seulement que l’objectif devient infini, il est surtout de perdre de vue que l’on ne peut progresser que par rapport à une destination précise.

Comment choisir une destination au piano

Prenons les gammes. Si je travaille beaucoup mes gammes, probablement que certains répertoires, comme des passages de Mozart, vont être améliorés. Mais un autre passage demandera peut-être des déplacements différents, une autre tonalité, une autre vitesse, un travail de la main gauche ou une autre manière de produire les nuances.

À défaut de choisir la destination qui m’inspire de manière plus profonde, on choisit des « caps » qui vont être des morceaux, souvent choisis d’ailleurs par le professeur plutôt que par soi-même.

Je ne parle pas seulement ici de choisir soi-même ses morceaux, en fonction de nos goûts. Oui, ça en fait partie selon moi. Mais je parle de la démarche même d’apprentissage : est-ce simplement répéter le morceau sans fautes ? Ou est-ce autre chose ?

Le morceau comme moyen d’expression

D’après moi, parmi toutes les variétés de niveaux et de sensibilité musicale qu’on peut avoir, c’est toujours l’envie d’exprimer quelque chose.

Cela peut paraître être un détail, mais oublier que tel ou tel morceau n’est pas la finalité, mais un moyen pour exprimer notre sensibilité, une partie de nous, change complètement la donne.

Les notes ne sont alors plus seulement une succession de difficultés techniques à résoudre. Elles deviennent un matériau musical avec lequel on cherche à dire quelque chose.

C’est aussi pour cette raison que la question de savoir ce que l’on joue réellement devient essentielle.

Harmonie & Mémoire : les clés pour s’exprimer au piano


Je crois que la très grande majorité des difficultés que l’on rencontre en tant qu’apprenant, et c’est ce que j’ai constaté dans ma propre pratique et surtout avec mon expérience de professeur, est liée à une chose fondamentale : savoir réellement ce qu’on est en train de jouer.

Allumer la lumière

C’est un peu comme essayer de se déplacer dans une pièce plongée dans le noir, avec des objets disposés un peu partout autour de soi. On peut chercher à améliorer la fluidité de nos mouvements, mais il serait tout de même plus simple de commencer par allumer la lumière, et mémoriser clairement le chemin à parcourir ainsi que les obstacles, pour commencer à imaginer quels mouvements ou quelle chorégraphie sont les meilleurs pour avancer.

Pour moi, c’est en grande partie ce que permet la mémoire conceptuelle : elle donne une carte mentale claire de ce que l’on joue.

Mémoire musculaire et automatisme

La plupart des cours de piano n’apprennent pas à mémoriser, uniquement à répéter, et attendre ou espérer que la mémoire se construise d’elle-même.

Or cette mémoire de répétition musculaire, autrement appelée kinesthésique, lorsqu’elle devient le seul moyen de mémoriser un morceau, est non seulement instable, mais renforce souvent les erreurs au lieu de les corriger.

Une erreur peut perturber toute la suite. Un trou de mémoire peut être difficile à rattraper. Et ce que l’on a appris pour un morceau doit souvent être reconstruit presque entièrement pour le morceau suivant.

Mémoire conceptuelle et conscience

Le problème n’est donc pas d’avoir une mauvaise mémoire. C’est souvent de ne pas avoir suffisamment construit une mémoire consciente de ce que l’on joue. Et de ne pas savoir comment faire.

Et c’est précisément ce qui me manquait, dans l’exemple avec Igor Lazko, pour pouvoir appliquer un désir musical : une mémoire conceptuelle, indépendante de la répétition. J’aurais alors pu chercher un geste qui me permette de réaliser les notes, dirigé par une idée de ce que j’aurais voulu entendre.

Comprendre ce que l’on joue…

Pour prendre un autre exemple, imaginez que vous deviez réciter un texte de trois minutes sans connaître réellement la grammaire, l’orthographe ou la conjugaison qui le composent. Et en plus de chercher à mémoriser les sons et leur ordre, essayez ensuite d’y mettre une « intention » ou un « désir » (les bonnes nuances ou les bons phrasés). Ça devient impossible, anxiogène.

Au piano, nous faisons pourtant exactement cela parfois. Nous mémorisons les notes dans l’ordre, puis nous essayons de leur donner du sens après coup. Or l’harmonie permet de faire l’inverse : les notes cessent d’être isolées et commencent à former une structure qui a du sens.

… pendant qu’on est en train de le jouer

Je ne parle pas seulement de s’arrêter devant la partition pour comprendre comment le morceau est construit, puis de revenir ensuite à une exécution automatique. Il faut progressivement pouvoir garder cette compréhension pendant que l’on joue.

C’est à ce moment que comprendre ce que l’on joue commence réellement à transformer notre manière de jouer. Pas seulement pour améliorer nos résultats, mais justement pour donner plus de sens à notre approche, et enfin sentir que, peu importe son niveau, on peut se reconnecter au désir initial : s’exprimer au piano.

Improvisation, créativité et reconstruction musicale


Les fausses croyances sur l’improvisation 

C’est à partir de cette idée que j’ai développé ma manière d’utiliser l’improvisation dans l’apprentissage du piano.

Avant d’expliquer ma manière de penser l’improvisation, j’aimerais éviter deux fausses croyances.

L’improvisation est souvent associée à la virtuosité, au talent et au jazz. Or elle n’est fondamentalement rien de tout ça. On peut improviser avec trois notes.

Il n’est ni nécessaire d’avoir un niveau particulier, ni de savoir jouer du jazz. Improviser, c’est simplement jouer une musique qui n’est pas écrite.

L’improvisation comme outil d’apprentissage 

L’intérêt de l’improvisation en tant que méthode pédagogique est de forcer le cerveau à reconstruire la musique à partir de différentes possibilités, et de manière progressive, plutôt qu’à répéter une liste de notes déjà figées.

Cette manière de travailler le piano permet de développer sa technique tout en développant en même temps la compréhension musicale et la capacité à s’exprimer.

La créativité devient un outil de compréhension et de mémorisation, pas une capacité spéciale innée.

Apprendre un morceau autrement


Reconstruire la musique plutôt que la répéter

Même lorsqu’on apprend une œuvre classique, rien ne nous oblige à considérer la partition comme une suite de notes qu’il faudrait simplement reproduire.

On peut commencer par comprendre comment elle est construite, puis la déconstruire et la reconstruire progressivement. La difficulté peut alors être adaptée au niveau technique et théorique de celui qui apprend.

On ne cherche plus seulement à reproduire le résultat final. On cherche à comprendre comment ce résultat a été construit, puis à être capable de le reconstruire soi-même.

Une mémoire logique et durable

Cela change profondément le rapport au morceau. Au lieu de mémoriser uniquement une succession de mouvements, on mémorise des relations : les accords, les directions harmoniques, les phrases, les motifs, les rythmes.

Et surtout, on développe des capacités que l’on peut réutiliser ailleurs. C’est ce qui me paraît essentiel dans cette manière d’apprendre : on ne travaille plus seulement pour réussir un morceau donné. On apprend à comprendre et à reconstruire de la musique.

S’exprimer avec plus d’aisance et créativité 

C’est aussi ce qui permet progressivement de faire quelque chose que la simple répétition ne permet pas aussi facilement : adapter un morceau, le transformer, improviser autour de lui, ou créer sa propre version. Ou tout simplement, s’exprimer à travers la composition originale que l’on maîtrise et comprend.

Le but n’est donc pas de supprimer la difficulté ou le travail. Il est de faire en sorte que le travail soit réellement au service de ce que l’on cherche à exprimer.

Cours et formations


J’accompagne des élèves d’âges et de niveaux très différents, avec des styles et des objectifs différents eux aussi.

Mais je retrouve souvent la même envie : ne plus seulement reproduire ce qui est écrit, mais comprendre ce que l’on joue pour pouvoir devenir autonome.

Mes formations en ligne sont conçues pour apprendre progressivement une méthode d’improvisation basée sur la logique musicale.

Dans mes cours individuels, j’accompagne personnellement chaque élève en fonction de son niveau de départ et de ses aspiration musicales, que ce soit lié à l’improvisation ou non, au jazz ou au classique. 

Si vous êtes intéressé et que vous souhaitez me partager votre parcours ou avoir plus d’informations au sujet de mes cours et formations, je vous invite à m’envoyer un message via la page Contact.

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